Publié le 22 octobre 2024

Le véritable bouclier économique du Québec ne se trouve pas dans les services, mais dans la structure diversifiée et interconnectée de son secteur manufacturier.

  • Son portefeuille industriel varié amortit les chocs des crises mondiales.
  • Ses PME et ses géants forment un écosystème d’innovation unique qui renforce toute l’économie.

Recommandation : Comprendre cet écosystème est essentiel pour toute stratégie de développement économique durable pour la province.

Lorsqu’on évoque le secteur manufacturier québécois, l’image qui vient souvent à l’esprit est celle de grandes usines héritées du siècle dernier. Une vision réductrice, qui passe à côté de l’essentiel. Car aujourd’hui, la force de notre industrie ne réside plus seulement dans sa capacité de production brute, mais dans son rôle d’architecte de la résilience économique du Québec. Au-delà des chiffres impressionnants en matière d’emplois et de contribution au PIB, se cache un écosystème complexe et intelligent, agissant comme un véritable stabilisateur face aux turbulences mondiales.

On cite souvent les statistiques, mais on oublie d’en analyser la structure. On parle d’innovation sans voir les collaborations invisibles qui la nourrissent, de l’aérospatiale à l’automobile. Mais si la véritable clé pour comprendre la prospérité du Québec n’était pas de regarder chaque industrie séparément, mais d’analyser la manière dont elles interagissent ? C’est ce que nous proposons de faire. Cet article plonge au cœur de cette dynamique pour révéler comment la diversification, les collaborations intersectorielles, l’ancrage régional et l’agilité de ses PME font du secteur manufacturier le pilier de notre stabilité économique.

Cet article propose une analyse approfondie de la contribution structurelle de ce secteur. Nous allons décortiquer les mécanismes qui en font un véritable atout stratégique pour la province, bien au-delà de sa simple fonction de production.

La stratégie du portefeuille diversifié : comment le mix industriel du Québec le protège des crises mondiales

La résilience du secteur manufacturier québécois ne tient pas du hasard. Elle est le fruit d’une structure qui s’apparente à un portefeuille d’investissement savamment diversifié. Plutôt que de miser sur une seule industrie dominante, le Québec a développé un tissu industriel varié, allant de l’aérospatiale à l’agroalimentaire, en passant par les produits métalliques et les équipements de transport. Cette hétérogénéité agit comme un amortisseur naturel : lorsqu’un secteur fait face à un ralentissement conjoncturel mondial, d’autres peuvent prendre le relais, assurant une stabilité globale de l’emploi et de la production.

La preuve de cette robustesse est tangible. En 2023, malgré un contexte d’inflation et de hausse des taux d’intérêt, le secteur a su maintenir son rôle de pilier. Une analyse récente montre que l’industrie a maintenu un PIB de 55,4 milliards de dollars et des ventes de 213 milliards, tout en employant plus de 441 000 personnes. Cette capacité à traverser les cycles économiques difficiles sans effondrement majeur est la signature d’un écosystème mature et bien équilibré.

Cependant, cette résilience ne doit pas masquer certains défis structurels. Comme le souligne Richard Blanchet, PDG de STIQ, cette performance cache une faiblesse relative en matière de productivité à l’échelle internationale :

Oui, on a fait des gains de productivité par rapport au Canada, mais le Canada est en queue de peloton dans le domaine, se classant au 18e rang des pays membres de l’OCDE et bon dernier parmi ceux du G7.

– Richard Blanchet, La Presse

Cette observation cruciale rappelle que la diversification doit s’accompagner d’un investissement continu dans l’innovation pour conserver notre avantage compétitif. Le portefeuille est solide, mais ses actifs doivent être constamment modernisés.

Les collaborations secrètes de l’industrie : comment l’aérospatiale aide le secteur automobile à innover au Québec

L’un des secrets les mieux gardés de la force manufacturière québécoise réside dans les transferts technologiques intersectoriels. Loin d’opérer en silos, nos industries les plus avancées, comme l’aérospatiale, agissent comme des laboratoires de R&D pour d’autres secteurs. Les matériaux composites légers et ultra-résistants, développés pour réduire le poids des aéronefs, trouvent aujourd’hui des applications directes dans l’allègement des véhicules électriques, améliorant leur autonomie et leur efficacité énergétique. Cette pollinisation croisée est un puissant moteur d’innovation endogène.

Gros plan sur des composites de carbone utilisés dans l'industrie aérospatiale et automobile québécoise

Ce partage de savoir-faire ne se limite pas aux matériaux. Les techniques d’automatisation de haute précision, les logiciels de simulation et les processus de contrôle qualité rigoureux, perfectionnés pour répondre aux normes strictes de l’aviation, sont adaptés et implantés dans des usines de secteurs variés. Cela se traduit par une modernisation accélérée de l’ensemble du tissu industriel. Par exemple, l’adoption de la robotique est un indicateur clé de cette transformation. On a observé une augmentation de 275% des installations de robots entre 2014 et 2019, une croissance largement nourrie par l’expertise développée dans les secteurs de pointe.

Ces collaborations, souvent discrètes et menées au sein de chaînes de valeur complexes, créent un avantage compétitif unique pour le Québec. Elles permettent à nos entreprises de monter en gamme plus rapidement que leurs concurrents internationaux, en s’appuyant sur un écosystème d’innovation local, agile et hautement spécialisé. L’innovation n’est pas seulement importée, elle est cultivée et partagée au sein même de notre territoire.

L’ascenseur social manufacturier : comment nos usines créent des carrières pour tous les talents

Au-delà de son poids économique, le secteur manufacturier joue un rôle social fondamental, souvent sous-estimé : celui d’un puissant ascenseur social. Contrairement à d’autres secteurs qui exigent de longues études universitaires, l’industrie manufacturière offre une diversité de points d’entrée et de trajectoires de carrière. Un jeune diplômé d’une formation professionnelle peut débuter comme opérateur de machine à commande numérique et, grâce à la formation continue et à l’expérience, évoluer vers des postes de chef d’équipe, de programmeur, de responsable qualité ou même de directeur d’usine.

Cette accessibilité est cruciale pour l’intégration économique et la mobilité sociale. Le secteur offre des emplois de qualité, stables et bien rémunérés, accessibles à une main-d’œuvre aux profils variés. C’est un vecteur d’enrichissement non seulement pour les individus, mais aussi pour les familles et les communautés. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’industrie manufacturière représente un bassin d’emploi colossal, avec près de 501 500 personnes employées dans plus de 13 600 entreprises à travers la province. Chacun de ces postes est une porte d’entrée potentielle vers une carrière enrichissante.

De plus, la transformation numérique et l’automatisation des usines créent de nouveaux métiers à plus haute valeur ajoutée. Les techniciens en maintenance prédictive, les spécialistes en science des données industrielles ou les experts en cybersécurité des systèmes de production sont de plus en plus recherchés. Loin de détruire des emplois, la modernisation du secteur manufacturier crée une demande pour des compétences nouvelles, offrant des perspectives de requalification et de progression pour les travailleurs expérimentés. C’est cette capacité à créer des carrières durables pour tous les niveaux de talent qui ancre le secteur au cœur du projet social québécois.

Le cœur économique des régions : comment le secteur manufacturier fait vivre la Beauce, le Saguenay ou l’Estrie

L’impact du secteur manufacturier ne se mesure pas seulement à l’échelle provinciale ; il est surtout vital au niveau local. Loin des grands centres urbains, de nombreuses municipalités et régions du Québec doivent leur dynamisme économique et leur vitalité à la présence d’une ou plusieurs entreprises manufacturières. Cet ancrage régional est une caractéristique fondamentale de notre tissu industriel. Dans des régions comme la Beauce, le Saguenay–Lac-Saint-Jean ou l’Estrie, les usines ne sont pas de simples employeurs ; elles sont le cœur battant de l’économie locale.

Elles génèrent des emplois directs bien rémunérés, mais aussi une cascade d’emplois indirects chez les fournisseurs locaux, les transporteurs, les services de restauration et les commerces de détail. Cette interdépendance crée un écosystème économique résilient qui retient les talents en région et soutient la démographie locale. Les données confirment cette dynamique : le Portrait manufacturier des régions du Québec révèle que près de 65,6 % des ventes manufacturières sont destinées au marché québécois lui-même, démontrant la force des circuits économiques internes.

Le réseau des Manufacturiers Mauricie Centre-du-Québec (MMCQ) est un exemple concret de cette vitalité. En organisant des événements comme le Rendez-vous des acheteurs et fournisseurs, il rassemble des centaines d’acteurs locaux pour renforcer les maillages d’affaires et solidifier la chaîne d’approvisionnement régionale. Cette initiative, soutenue par Investissement Québec, montre comment la collaboration active peut décupler l’impact économique du secteur. En fin de compte, une usine prospère en région, c’est l’assurance d’une école qui reste ouverte, d’un centre de services qui se maintient et d’une communauté qui continue de vivre et de se développer.

Dans l’ombre des géants : le rôle vital des PME sous-traitantes dans le succès de l’industrie québécoise

L’image d’Épinal du secteur manufacturier est souvent dominée par les grands noms, les usines gigantesques et les donneurs d’ordres internationaux. Pourtant, l’essentiel de la force et de l’agilité de notre industrie repose sur un réseau dense et spécialisé de Petites et Moyennes Entreprises (PME). Ces entreprises, qui opèrent souvent « dans l’ombre des géants », forment la véritable colonne vertébrale de notre chaîne de valeur stratégique. Elles ne sont pas de simples fournisseurs, mais des partenaires d’innovation essentiels.

Travailleur spécialisé dans un atelier de PME manufacturière québécoise utilisant des équipements de haute précision

Leur importance est d’abord numérique : le Baromètre industriel québécois de STIQ a révélé qu’en 2022, 93 % des PME manufacturières avaient moins de 100 employés. Cette structure atomisée confère à l’écosystème une flexibilité remarquable. Une PME spécialisée dans l’usinage de précision, la fabrication de moules ou le traitement de surface peut répondre avec une rapidité et une expertise qu’un grand groupe ne peut égaler. Elles permettent aux grands donneurs d’ordres de se concentrer sur leur cœur de métier – l’assemblage et la R&D – tout en s’appuyant sur un réseau de compétences locales pointues.

Cette symbiose est un gage de résilience. En cas de rupture d’une chaîne d’approvisionnement mondiale, la présence d’un tissu de sous-traitants locaux performants permet de trouver des solutions alternatives rapidement, limitant les arrêts de production. L’ingéniosité et la capacité d’adaptation de ces entrepreneurs sont des atouts inestimables pour l’ensemble de l’économie, un fait reconnu par les experts du domaine.

Nous devons saluer l’ingéniosité et la résilience des personnes qui sont à la tête des PME au Québec.

– François Vincent, FCEI – Bilan des PME 2024

Cette reconnaissance souligne à quel point ces PME ne sont pas de simples exécutants, mais des piliers de la compétitivité et de l’innovation de tout le secteur.

L’aluminium vert du Québec : comment notre hydroélectricité en fait un produit unique au monde

Dans un monde de plus en plus soucieux de l’impact environnemental, le Québec détient un atout stratégique majeur : son hydroélectricité. Cette énergie propre et renouvelable ne sert pas seulement à alimenter nos foyers ; elle transforme l’un de nos principaux produits d’exportation, l’aluminium, en un matériau à faible empreinte carbone. Cet « aluminium vert » n’est pas un simple argument marketing, c’est un avantage compétitif différenciateur sur la scène mondiale.

Les grands manufacturiers mondiaux, notamment dans les secteurs de l’automobile, de la technologie et de la construction, sont de plus en plus contraints par des objectifs ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) stricts. Pour eux, s’approvisionner en aluminium québécois, c’est choisir un matériau dont la production émet jusqu’à cinq fois moins de gaz à effet de serre que la moyenne mondiale. Cette caractéristique permet aux entreprises d’ici de se positionner comme des fournisseurs incontournables pour la transition énergétique mondiale, en fournissant des matériaux essentiels pour les véhicules électriques, les éoliennes ou les panneaux solaires.

Cet avantage est particulièrement visible dans les régions ressources comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Dans cette région, l’industrie de la transformation des ressources naturelles, dominée par l’aluminium, est un pilier économique. Elle représente 54,2 % des emplois manufacturiers régionaux, illustrant comment une ressource naturelle, combinée à un avantage énergétique, peut structurer toute une économie locale. En transformant notre bauxite et notre électricité en un produit à haute valeur ajoutée et à faible impact carbone, le Québec ne fait pas que vendre un métal ; il exporte une solution pour une économie plus durable.

Le ‘nudge’ en sécurité : comment influencer les bons comportements sans donner d’ordres

L’innovation dans le secteur manufacturier ne se limite pas aux robots et aux logiciels. Elle s’intéresse aussi de plus en plus à l’aspect humain, notamment en matière de santé et de sécurité au travail. Une approche particulièrement prometteuse est celle du « nudge », ou « coup de pouce » en français. Inspirée des sciences comportementales, cette méthode vise à influencer les décisions des travailleurs de manière douce et intuitive, sans recourir à des interdictions ou des ordres directs.

Le principe est simple : plutôt que de dire « Portez votre casque », on modifie l’environnement de travail pour rendre le port du casque plus naturel ou évident. Par exemple, un miroir placé à la sortie du vestiaire avec la question « Avez-vous tout ce qu’il vous faut pour être en sécurité ? » est un « nudge ». Il incite à une vérification personnelle sans être autoritaire. Cette approche respecte l’autonomie des individus tout en augmentant la probabilité qu’ils adoptent des comportements sécuritaires.

L’application de ces stratégies peut prendre de multiples formes, allant de la signalisation visuelle créative à l’utilisation d’objets connectés. L’objectif est de créer un environnement de travail où la sécurité devient un réflexe, intégré dans le flux des opérations quotidiennes. Pour les gestionnaires cherchant à améliorer leur bilan de sécurité, cette approche offre une alternative efficace aux traditionnelles campagnes de sensibilisation.

Plan d’action : Intégrer le nudge pour la sécurité en usine

  1. Points de contact : Lister tous les lieux et moments clés où des décisions de sécurité sont prises (entrées de zones, manipulation d’outils, intersections de chariots).
  2. Collecte d’idées : Inventorier les « nudges » potentiels pour chaque point (ex: marquage au sol, affichage interactif, signaux lumineux).
  3. Cohérence : Confronter chaque idée aux valeurs de l’entreprise (confiance vs contrôle) et aux contraintes opérationnelles.
  4. Test et mesure : Repérer les « nudges » les plus prometteurs et les tester sur une petite échelle en mesurant leur impact sur les comportements.
  5. Plan d’intégration : Déployer progressivement les solutions les plus efficaces et remplacer les signalisations traditionnelles obsolètes.

En adoptant cette philosophie, les entreprises manufacturières peuvent non seulement réduire les accidents, mais aussi renforcer une culture de sécurité positive et proactive.

À retenir

  • La résilience économique du Québec repose sur la diversification de son portefeuille industriel, qui amortit les chocs sectoriels.
  • L’écosystème manufacturier est un réseau interconnecté où PME et géants collaborent, favorisant l’innovation et l’agilité.
  • Le secteur est un moteur d’ancrage régional et un ascenseur social, offrant des carrières de qualité partout sur le territoire.

L’intelligence industrielle : comment transformer les données de votre usine en or numérique

La prochaine grande révolution du secteur manufacturier québécois est déjà en cours, et elle est immatérielle. Il s’agit de l’intelligence industrielle, ou la capacité à collecter, analyser et exploiter la quantité massive de données générées chaque seconde par les chaînes de production. Capteurs de température, vitesse des convoyeurs, consommation d’énergie, taux de défauts : chaque information est une pépite potentielle. Transformées en intelligence, ces données permettent d’optimiser les processus, de prédire les pannes (maintenance prédictive) et d’améliorer la qualité de manière spectaculaire.

Cet effort de modernisation n’est pas qu’une simple tendance ; c’est un impératif de compétitivité. Le Québec l’a bien compris, et les investissements suivent. En 2019, le secteur consacrait déjà 3,75 % de son PIB manufacturier à la R&D, un chiffre significatif qui témoigne de la volonté de passer à l’Industrie 4.0. Cet investissement est le carburant qui alimente la transformation numérique des usines.

Cette transition est également portée par une nouvelle génération d’entreprises, les « start-ups hardtech ». Des entreprises comme Sheertex, qui fabrique des bas collants quasi indestructibles, illustrent parfaitement cette nouvelle dynamique. En choisissant de produire au Québec et en s’appuyant sur les capacités manufacturières locales, tout en injectant une forte dose de technologie et d’innovation, elles démontrent que la production locale est non seulement viable, mais stratégiquement avantageuse. Le soutien d’Investissement Québec, avec une aide de 35 millions de dollars à Sheertex, confirme que ces entreprises sont vues comme un levier de transformation majeur pour l’ensemble du tissu industriel.

Ces pionniers montrent la voie : l’avenir du manufacturier n’est pas seulement dans l’optimisation des machines, mais dans l’intelligence qui les pilote. Transformer une usine en une source de données exploitables, c’est la transformer en un véritable actif numérique, créateur de valeur durable.

Pour les décideurs politiques et économiques, intégrer cette vision systémique du secteur manufacturier dans les stratégies de développement n’est plus une option. C’est une nécessité pour renforcer notre autonomie stratégique, stimuler l’innovation et garantir une prospérité partagée sur l’ensemble du territoire québécois.

Rédigé par Michel Desjardins, Michel Desjardins est un journaliste économique et chroniqueur senior avec plus de 30 ans de carrière à couvrir la transformation de l'économie québécoise. Il est reconnu pour sa capacité à mettre en perspective les grandes tendances industrielles et politiques.